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David CHESKY Ecoutez la différence... Alan Parsons ou George Martin se sont exprimés dans cette rubrique sur leurs conceptions acoustiques de l'enregistrement. David Chesky va plus loin, et produit sans concession technique des artistes qu'il admire, pour le compte de sa propre maison de disques. Franck Ernould David Chesky mérite à double titre d'être connu des lecteurs de Keyboards et de Home Studio Recording. Quatre mois par an, il se consacre à ses activités de musicien, pianiste et compositeur de talent : il a déjà enregistré 3 albums solo, et un quatrième est en cours de réalisation... Le reste de l'année, il est le producteur attitré de la maison de disques qu'il dirige avec son frère Norman, ce qui lui permet de rencontrer et de travailler avec des artistes souvent méconnus, et de se rapprocher toujours plus de l'enregistrement idéal, en réalisant des disques dont la sonorité naturelle le satisfait pleinement. Le catalogue Chesky Records est riche de plus de 150 références, et même si les budgets alloués aux projets confine souvent le choix des artistes à de petits groupes de jazz, musique brésilienne ou, en classique, des artistes solo ou de la musique de chambre, le plaisir d'écoute est réel et certains interprètes méritent d'être connus. C'est la même équipe technique fidèle qui travaille sur presque tous les enregistrements, et certains disques sont disponibles indifféremment en support CD normal, CD plaqué or ou vinyle ! Nous avons rencontré David Chesky à Paris, début Février 95, lors d'un voyage de promo. Pourriez-vous résumer la philosophie de Chesky Records ? Nous essayons de faire en sorte que les CD que nous enregistrons aient un très bon son, ce qui n'est pas facile. Nous utilisons des microphones spécifiques que nous fabriquons nous-mêmes : en fait, souvent, nous achetons la capsule dans le commerce et nous construisons l'électronique qui va avec. Lors de la conversion analogique-numérique, nous suréchantillonnons à 128 fois. Nous concevons aussi le reste de notre équipement (préamplis, étages d'entrée des convertisseurs analogique-numérique...), en privilégiant toujours l'emploi de lampes : notre console ne contient que des lampes. Nous enregistrons sur Nagra D, en 20 bits. En fait, nous essayons de prendre l'équivalent sonore d'une photo de l'artiste. Le but est qu'en écoutant le CD, vous ayiez l'impression que l'artiste est avec vous, dans votre salon ! Nous n'enregistrons que des musiques acoustiques. Quand on enregistre un quatuor à cordes, on enregistre quatre musiciens dans une salle : pourquoi devrait-on procéder différemment sous prétexte qu'il s'agit de jazz ou de chanson ? Certains disques sont enregistrés instrument après instrument, pendant des mois : ils sont dépourvus de vie, de cette interaction entre les musiciens qui fait la vie d'un morceau. Cette manière de travailler convient dans certains cas particuliers, comme en techno par exemple, où le son est entièrement synthéthique et trituré à la console : comment voulez-vous prendre une photo de ce qui n'a jamais existé dans la réalité ? La technologie est censée nous aider, mais nous nous en servons le plus souvent pour devenir moins humains. Certains musiciens classiques n'enregistrent que par petits bouts, qui sont raccordés ensuite : personne ne joue comme ça en concert ! Évidemment, sur la bande tout est parfait, pas une seule fausse note ne subsiste, mais on dirait que c'est un robot qui joue, la musique devient stérile... En écoutant les vieux enregistrements des années 40 et 50, par contre, on est surpris de l'humanité qui se dégage de ces bandes... Bien sûr, il peut arriver qu'il y ait quelques fausses notes par-ci, par-là, mais replacées dans une vision d'ensemble, que représentent-elles ? Les interprètes sont des êtres humains, imparfaits par essence ! Notre philosophie est de capter cette humanité, l'âme des artistes, qui sont des êtres humains, pas des machines. Comment obtenez-vous ce naturel de restitution ? A la source : en enregistrant de bons musiciens dans des salles qui sonnent bien. Nous essayons de capter les instrumentistes en respectant leurs positions respectives, en trois dimensions, avec la salle qui réagit aux sons émis. Pas question de les capter de près, puis d'ajouter ensuite de la réverbération artificielle. Nous n'utilisons pas de multipiste, nous enregistrons directement en stéréo, sans overdubs, et toujours des prises complètes : les opérations de montage sont réduites au minimum. Du coup, les musiciens sont concentrés, on sent l'électricité dans l'air, et c'est la musique qui sort gagnante... Chaque maison de disques privilégie un son particulier, le nôtre est indissociable d'une ambiance très vivante, le plus souvent captée avec des microphones omnidirectionnels selon la technique de Blumlein. L'image sonore de nos CD est profonde, en fermant les yeux vous voyez les musiciens : tout n'est pas sur le même plan sonore. Cette façon d'enregistrer doit demander plus de temps de préparation... J'ai l'habitude de dessiner, enregistrement après enregistrement, les positions des musiciens et des micros. Ce qui fait que je possède une bibliothèque des principales configurations utilisées, dont je fais profiter l'ingénieur du son et son assistant. Cela dit, les salles où nous enregistrons ne sont jamais les mêmes : à chaque musique correspond un type d'acoustique. Nous nous déplaçons avec notre propre équipement, et dès que nous arrivons dans la salle, nous écoutons son ambiance, en frappant dans nos mains,nous cherchons l'endroit où elle sonne le mieux... Il nous faut à chaque fois une journée complète pour installer le matériel, chercher les meilleures positions de micros et de musiciens. Les ingénieurs vont écouter les musiciens répéter dans la salle, puis ils reviennent dans leur régie et comparent ce qu'ils ont entendu sur place et ce qu'ils y entendent Nous enregistrons ensuite pendant deux à quatre jours. Vous accordez aussi une attention particulière à ce que d'aucuns qualifieraient de détails, comme l'alimentation électrique ou le câblage et la connectique. Ce ne sont pas des détails, c'est essentiel ! Nous sommes en pleines recherches concernant l'alimentation électrique, l'influence mutuelle entre conducteurs, la proximité de lignes électriques dissimulées dans des murs ou dans le sol. L'enregistrement numérique est très sensible à des problèmes d'alimentation, et une ligne électrique classique n'est jamais pure : il suffit d'écouter les plages correspondantes sur la 3è compilation Chesky Records pour s'en convaincre... Et encore, nous n'utilisons que 2 micros et 2 voies de convertisseurs : imaginez ce qui se passe lors d'enregistrements à 20 micros, ou plus ! En ce qui concerne le câblage, le nôtre est fait sur mesure, par George Cardis. Il fabrique du câble de très haute qualité, hors de prix. C'est un ami, je lui ai dit que j'avais besoin d'un très bon câble de micro, il en a conçu un, nous avons discuté après l'avoir utilisé, il l'a amélioré... Je pourrais lui demander n'importe quoi dans le domaine du câblage, il saurait me donner satisfaction ! Les câbles machine sont très soignés aussi, nous évitons ainsi pas mal de problèmes qui pourraient se traduire par du jitter, cette plaie du numérique. Nous resynchronisons les débits numériques, nous avons des buffers très rapides... Voici 10 ans, on nous répétait que le numérique était parfait. On en a beaucoup appris depuis ! C'est un peu comme une maladie : d'abord on la découvre, puis on cherche comment la soigner, et il faut beaucoup de temps et d'énergie. L'oreille est un capteur vraiment très fin. L'oeil, en comparaison est bien plus grossier : au cinéma, 24 images en une seconde suffisent à recréer une illusion de mouvement, vous regardez "Star Wars" et vous vous dites : "C'est fantastique !". Pour l'oreille, 44100 images à la seconde ne suffisent pas... Il ne faut pas oublier que voici quelques milliers d'années, nous vivions dans des forêts, et il fallait repérer le danger très rapidement, même la nuit, en distance et en direction. Voilà pourquoi notre oreille est si sensible. On a tendance à l'oublier dans nos sociétés modernes, où le côté visuel prend de plus en plus d' importance, mais l'oreille est bien plus sophistiquée que l'oeil ou que n'importe quel microphone, on peut percevoir une variation d'un demi-décibel d'équalisation ! Pas pour tout le monde, ce genre de performance est le résultat d'une éducation... Bien sûr, l'écoute est un art. Nous avons tous des oreilles, mais il faut apprendre à écouter. C'est comme avec un bon vin : si vous êtes connaisseur, vous trouverez bien plus de plaisir à le goûter et à l'apprécier qu'un néophyte, qui dira simplement "Il est bon, ce vin", comme il le dirait avec un autre vin bien moins savoureux. Certaines mauvaises habitudes se prennent rien qu'en écoutant la plupart des radios commerciales. Prenons le cas d'un enfant né en 1980 : s'il a écouté les radios privées, il n'a entendu que des sons hypercompressés... On ne dira jamais assez les méfaits de la compression... Certaines radios ont 3 dB de dynamique, c'est aberrant, toutes les nuances, la vie même de la musique sont massacrées ! Prenons l'exemple d'un enfant français qui grandit en mangeant des Mc Do ou autres... Un beau jour, ses parent l'emmènent dans un grand restaurant : il ne comprendra pas ce qui lui arrive ! C'est vrai que toute l'éducation d'écoute est à faire, pour l'auditeur moyen, des termes comme profondeur, plan sonore, image stéréo... sont assez flous. Beaucoup de mélomanes prennent plaisir à écouter des disques, mais sans pour autant vouloir aller plus loin dans leur démarche d'écoute.C'est pourquoi nous venons de sortir un CD ("The ultimate demonstration disc" , où tous ces termes sont expliqués et illustrés par des exemples musicaux. Ce problème est en fait un problème de société. On se fiche de la qualité, des bonnes choses : ce qui compte, c'est gagner le plus d'argent possible. En faisant figurer sur le CD des plages avec ou sans compression, n'avez-vous pas peur que certains, en toute bonne foi, préfèrent la version comprimée ? C'est vrai qu'il est possible que les jeunes préfèrent cette version... Vous savez, c'est comme une femme : certains sont si habitués au maquillage que voir une femme non maquillée les fait fuir. Pourtant, cette femme est telle qu'elle est, au naturel. C'est notre philosophie qui revient : capter le côté naturel de la musique, la réalité. Quand j'avais vingt ans, j'étais pianiste de big band, chez Columbia (maintenant Sony, NDR). J'ai démissionné, et je me suis retrouvé chef d'orchestre à la télévision, lors d'émissions de variétés. Tous les jours, je voyais au moins cent micros autour de moi, pour enregistrer l'orchestre. J'étais jeune, je n'y prêtais guère attention, mais je me disais pourtant "C'est drôle, d'où je suis j'entends parfaitement l'orchestre, pourquoi utiliser tous ces micros ? Pourquoi en coller un juste devant la trompette, alors qu'on n'écoute jamais cet instrument d'aussi près, et que le trompettiste passe des années à apprendre à projeter le son de son instrument ?". Quand il m'arrivait d'aller en cabine, ce que j'entendais n'avait rien à voir avec le son réel de l'orchestre, la balance était mauvaise selon mes critères, mais je me taisais, et je faisais mon boulot. Quand nous avons créé Chesky Records, avec mon frère Norman, je me suis dit que j'enregistrerais des disques selon mes critères, en écoutant mon expérience de chef d'orchestre. Je ne connaissais rien à l'art de l'enregistrement, mais je désirais repartir de zéro, et trouver une autre éthique pour respecter le vrai son des instruments. Quand avez-vous eu l'occasion d'enregistrer le premier disque de Chesky Records ? C'était au milieu des années 80, un disque d'un violoniste de jazz, appelé Johnny Frigo. C'était la première fois que nous essayions de concrétiser notre conception de l' enregistrement, et nous y sommes parvenus : le disque respecte l'acoustique de la salle d'enregistrement, le son du groupe de musiciens s'y déploie naturellement. Pourtant, il est difficile d'enregistrer dans une salle vivante et de grandes dimensions. D'une part, le micro ne capte pas du tout la même chose que l'oreille, et d'autre part en concert, le côté visuel est très important, il existe une interaction entre la vue et l'audition, qui permet de faire le tri dans des informations de localisation pas toujours précises. En d'autres termes, voir que le trompettiste se trouve à tel endroit aide votre oreille à extraire des informations de ce qui lui parvient. Un enregistrement sur CD ne permet pas de recourir à la vue, il faut donc apprendre à pallier ce manque. Pour cela, il n'existe pas de schéma préétabli. C'est comme en cuisine : à partir d'une recette précise, il faut toujours ajuster un peu le goût. Vous jouez sur les micros, le placement des musiciens... Je vais vous dire une chose : l'important, c'est le résultat, et non les moyens que vous mettez en oeuvre pour y parvenir. C'est comme au restaurant : l'important est que le contenu de votre assiette soit bon, pas la manière dont le chef a réalisé le plat que vous dégustez. Il a cuisiné pour votre palais, votre goût : nous, nous enregistrons pour vos oreilles. Chez vous, avec vos deux enceintes, la recréation de l'espace sonore du club de jazz ou de la salle de concert doit être crédible, c'est tout ce qui compte. Comment nous procédons, c'est une autre histoire, et à la limite je dirais que cela n'a aucune importance, que vous n'avez pas à le savoir : exactement comme un magicien, qui ne révèle jamais ses trucs. L'enregistrement n'est pas une science, c'est un art. Tel micro peut avoir une courbe de réponse absolument plate, cela ne me dit absolument pas comment il se comportera placé à trois mètres d'un orchestre symphonique. Si vous enregistrez un violon avec ce micro, et que la sonorité de l'instrument est brillante, il respectera son timbre. Pourtant, on vous dira "Cet enregistrement est agressif", alors qu'il ne l'est pas. Tout cela parce que le stéréotype est que le violon doit posséder une belle sonorité, pleine et épanouie. Là encore, la comparaison avec le vin s'impose : beaucoup de personnes aiment les vins au bouquet puissant, riche, et il en résulte une uniformisation des goûts qui est regrettable : tout vin ne répondant pas à ces critères pourtant très limitatifs n'est pas jugé comme bon. A propos d'instruments brillants, enregistrez-vous des oeuvres jouées sur instruments anciens ? Oui, pour un disque des Quatre Saisons de Vivaldi, et ces instruments ont vraiment un son plus âpre que leurs homologues modernes. C'est très dépaysant pour nos oreilles modernes, habituées à un son plein et équilibré. Les violons ont des cordes en boyau, ce qui change leur sonorité. Ce qui est intéressant, c'est que ces instruments, comme un grand cru, s'améliorent en vieillissant. Ce n'est pas le cas d'un piano, par exemple, qui, dès qu'il a un certain âge, nécessite une restauration. Le Baldwin que joue Earl Wild sur son disque de sonates de Beethoven a quatre-vingts ans, et avait été refait avant l'enregistrement. L'autre jour, j'ai joué un Bösendörfer de 1950, et le son était mauvais, les marteaux étaient abîmés, le clavier était à rééquilibrer... Je préfère un piano neuf, la plupart du temps : sa mécanique ne fait pas de bruit, le son est constant et équilibré d'un bout à l'autre du clavier, c'est un plaisir de le jouer. Hélas, la plupart des vieux pianos, s'ils font encore illusion esthétiquement, ne valent plus rien acoustiquement. J'écris de la musique pour un piano moderne, je la joue sur un piano moderne, et j'aime le son de cet instrument-là. Justement, Bach, par exemple, a lui aussi composé ses Concertos Brandebourgeois pour les instruments qu'il connaissait, et qui ont tous évolué depuis. Leur combinaison actuelle n'a rien à voir avec le son d'alors : sa musique n'en souffre-t-elle pas ? Je ne crois pas... Quand j'écoute une oeuvre de Bach, je vois la partition, j'écoute les notes. C'est la musique qui m'intéresse, son esprit, et pas sa lettre, la composition des cordes ou la présence de pistons sur les cors... L'émotion prime, quand j'écoute Bach, l'orchestre passe en arrière-plan, et c'est Bach qui me parle, j'écoute le compositeur, et pas les instruments. Certains enregistrements ont un tempo plus rapide, d'autres plus lent, c'est la même chose pour moi : je vois l'âme du compositeur à travers les lignes mélodiques, le contrepoint... C'est cela qui compte pour moi, je vois le compositeur écrire ses notes, à la lueur de sa chandelle, je le connais, j'imagine ce qu'il pensait. On entend parfois dire, après un concert : "Quel grand chef !" ou "Quel orchestre !"... Et le compositeur, alors ? Lui est parti d'une feuille blanche, qu'il a empreinte de son style, de ses notes, de sa vie... C'est lui le génie ! Un orchestre, ce n'est jamais qu'un regroupement de musiciens, au service de la pensée d'un compositeur mort voici plus de deux cents ans ! Alors, le débat entre instruments anciens et modernes, c'est vraiment de l'ordre du détail...L'important reste que ces oeuvres essentielles nées de la plume de géants comme Bach ou Beethoven ont survécu à toutes ces années sans rien perdre de leur force. De telles personnalités sont un peu des accidents de la nature, qui montrent le potentiel du genre humain... C'est l'homme à son meilleur, il n'y a pas de plus bel exemple de grand homme qu'un artiste d'exception. A côté des politiciens, des dictateurs, des tueurs, qui incarnent le plus bas degré de l'être humain, il est réconfortant de pouvoir constater que l'homme peut aussi peindre la chapelle Sixtine, ou écrire une grande symphonie. De quoi redonner un peu confiance en l'humanité ! Comment recrutez-vous les musiciens que vous enregistrez ? Nous recevons des cassettes, nous allons au concert... Vous savez, à New York, on n'est vraiment pas privé d'excellents musiciens. Chesky Records est une petite maison de disques, comparée à de grandes multinationales comme RCA ou Sony. La différence est que celles-ci sont dirigées par des hommes d'affaire. Par leur taille, elles emploient beaucoup de producteurs, qui réagissent chacun à leur façon : parfois le disque est réussi, parfois non. Chez nous, tout est à échelle humaine. Nous ne sortons pas le CD tant que nous n'en sommes pas entièrement satisfaits. Évidemment, je ne peux pas tout faire moi-même, j'ai des assistants. Mais chez nous, tout se passe comme dans les cuisines d'un petit restaurant : les assistants du chef cuisinier, à force de l'avoir vu faire, savent comment les choses doivent se passer, et ce que doit être le résultat. Mes assistants connaissent la philosophie de Chesky Records, connaissent le son des disques déjà parus, et savent se débrouiller.Chesky Records est une petite maison de disques, comparée à de grandes multinationales comme RCA ou Sony, mais les acheteurs savent de ce qu'ils entendront quand ils achètent un de nos disques : de bons musiciens, bien enregistrés. Comment vous êtes-vous retrouvé à rééditer d'anciens enregistrements classiques ? Il y a quelques années, en tant que pianiste, j'ai rencontré Earl Wild. Nous avons discuté de son, et il s'est plaint de celui de la plupart de ses disques. Il m'a demandé ce qu'on pouvait y faire, nous avons discuté, nous sommes devenus amis. Il m'a donné un de ces disques, en me demandant ce que j'en pensais. En l'écoutant chez moi, j'ai trouvé le son horrible. Pourtant, l'enregistrement avait été effectué par un très grand nom de la prise de son, l'équivalent d'un grand chef en cuisine : j'ai eu la curiosité de remonter jusqu'à la bande master, qui était, elle, de très bonne qualité. C'est cette différence qui m'a donné l'idée de m'occuper en parallèle avec nos propres enregistrements, de remastériser le mieux possibles de vieilles bandes. Cette bande fut d'ailleurs la première de la série : le concerto n 2 de Rachmaninov. Comment vous arrangez-vous avec la maison de disques qui avait enregistré les bandes à l'origine ? Nous achetons les droits correspondants, pour une durée de 25 ans, avec exclusivité. Vous savez, les disques sont à la fois une distraction et un témoignage. Distraction, car même si la musique qui est enregistrée est difficile - Pierre Boulez, Olivier Messiaen - l'écoute de ce disque a un but récréatif. C'est la même chose pour un disque de Madonna, mais le plaisir se situe à un niveau intellectuel différent. En littérature, c'est la même différence qu'entre Stephen King et Sartre, par exemple. Témoignage, car tout disque est un document historique. Même si vous êtes très riche, vous ne pouvez pas aller écouter l'Orchestre Symphonique de Chicago en 1954 : il n'existe plus tel qu'il était alors. J'adorerais avoir un CD de Bach jouant Bach, même s'il était de très mauvaise qualité : ce n'est malheureusement pas possible non plus. La plupart de ces enregistrements des années 50 étaient fantastiques, alors nous devons faire tout notre possible pour les préserver. C'est ce que nous faisons avec cette collection, appelée Chesky Gold Series, parce que les CD sont plaqués or, afin d'améliorer encore le rendu sonore. Quels sont les supports originaux ? De la bande lisse, 1/4", enregistrée à 38 cm/s. Vanguard ou Mercury pratiquaient à l'époque l'enregistrement sur bande magnétique cinéma 35mm, mais nos bandes sont "normales". Nous appliquons lors du transfert le même suréchantillonnage à 128 fois que sur nos enregistrements numériques, nous enregistrons et montons en 20 bits, puis nous transcrivons en 16 bits pour le CD grâce à notre procédé, le High Resolution Technology (qui est notre équivalent du Super Bit Mapping de Sony). Contrairement à ce que d'aucuns prétendent avec aplomb dans leurs publicités (le pire est que beaucoup les croient), il est impossible de faire tenir 20 bits sur un CD : 16 bits est le mieux qu'on puisse faire. Vous ne verrez jamais Chesky Records faire de la réclame en disant "nous utilisons tel convertisseurs, nos CD sont en 20 bits..." : nous nous contentons d'affirmer que nos CD sonnent mieux que les autres. Je suis musicien d'abord, et je sais ce que j'affirme. L'équipe technique qui travaille sur les disques est souvent la même ? Vous retrouverez souvent sur les pochettes les noms de Bob Katz (qui est notre ingénieur du son), Miguel Kertsman (qui s'occupe du montage et du mastering), Steve Guttenberg, qui est mon assistant, Peter Cho l'assistant ingénieur. Pour le premier disque, nous étions seuls, Bob et moi. Nous avons tiré les câbles ensemble, placé les micros, installé le matériel... A présent, plusieurs personnes travaillent pour moi. Quand j'arrive à la séance, tout est déjà installé. Je me contente de faire quelques modifications... Peter et Steve commencent seuls, Bob et moi arrivons après. J'ai la chance d'avoir tous ces jeunes gens, qui ont vite appris notre système. Combien de personnes travaillent en tout à Chesky Records ? Je dirais une trentaine... Combien de disques vendez-vous en moyenne, par titre ? C'est très variable : la musique de chambre vend peu, les disques de chansons jazzy beaucoup plus ! Tout dépend du type de musique : plus elle est intellectuelle et sophistiquée, moins vous pouvez espérer en vendre, plus elle est facilement accessible, plus vous en vendrez ! Et notre meilleure vente est notre première compilation de titres du catalogue. En fait, si nous produisons autant de titres différents, de musique brésilienne, jazz, classique, même folklorique, c'est un peu comme un restaurant, qui se doit d'avoir une carte bien fournie. Mais certains plats auront plus de succès que d'autres... Arrivé au mastering, éprouvez-vous encore le besoin de modifier la bande finie ? Après avoir recopié la bande sur disque dur, nous ajustons les niveaux, les silences entre les plages, les fade-out parfois. Nous n'égalisons que très rarement, si nous nous rendons compte après coup de la présence d'un bruit de fond, d'un camion qui passait, des infra-graves que nous ôtons. Sinon, nous ne changeons rien à une bande qui nous satisfait : pas question d'ajouter 10 dB à 10 kHz comme sur certains albums de pop ! En parallèle avec des super-CD, vous commercialisez encore des disques noirs : pourquoi ? Parce que ce support, quand il est bien réalisé, possède des qualités sonores inégalées. Les disques noirs reviennent à la mode en ce moment, grâce à certains artistes de rock qui leur réservent la primeur de leurs nouveaux albums, mais il ne s'en vend plus beaucoup en jazz ou en classique... Nous oeuvrons pour une poignée d'irréductibles, un peu partout dans le monde, qui trouvent que ce support est le plus musical qui existe. Nous surveillons particulièrement la fabrication, la galvano, le pressage : le vinyle utilisé est spécialement fabriqué pour nous, il en faut 180 g pour presser un seul disque... Nous ne doublons pas systématiquement toutes nos sorties en vinyle, nous n'avons pas assez d'argent pour cela, les ventes seraient trop faibles. Cela dit, le dernier album de Rebecca Pidgeon, en lequel nous croyons beaucoup commercialement, est sorti à la fois en CD normal, CD or et LP... Vous sélectionnez aussi certains albums pour les proposer en CD or ? C'est la même chose que pour le vinyle : il nous faut choisir. Beaucoup d'amateurs trouvent que ces CD sonnent mieux. Il faut bien sûr un bon équipement pour le ressentir, mais je pense que grâce aux propriétés réfléchissantes meilleures de l'or, les problèmes de jitter sont minimisés "à la source". En plus, ce sont des pièces de collection, car leur tirage est limité. Revoilà le jitter ! Nous cherchons encore de nouveaux moyens pour lutter contre le jitter. Parmi nos derniers disques, le Stravinsky ("Histoire du Soldat" et le nouveau Ana Caram ont bénéficié de cette technologie récente, et leur son est encore meilleur. Nous sommes des chercheurs, en un certain sens, et nos enregistrements sont notre terrain d'expérimentation. Qui s'occupe de la partie électronique au sein de Chesky Records ? Je m'en occupe au niveau création : je me pose des questions, j'imagine des dispositifs, j'ai des idées. George Kay et Bob s'occupent ensuite de la réalisation de ces idées... Nous construisons des appareils, que nous essayons lors d'enregistrements, et nous apprenons à chaque fois de nouveaux éléments. Après tout, si personne n'avait remis en question les technologies, nous écouterions toujours des 78 tours... Que pensent les instrumentistes de votre façon d'enregistrer ? La plupart d'entre eux n'aiment pas vraiment cela : ils sont habitués à pouvoir recommencer dès qu'ils se trompent, sans faire recommencer les autres. Ils deviennent paresseux : c'est comme avec les calculatrices, plus personne ne sait plus faire de calcul mental. Quand les musiciens se rendent compte qu'ils vont devoir jouer live, comme en concert, ils se tendent... Dès qu'il y a enregistrement, les règles du jeu changent. Lors d'un concert, personne ne fait attention aux fausses notes. En écoutant ce concert sur disque, elles se répètent identiques à elles-mêmes d'une écoute à l'autre, et c'est beaucoup plus gênant. Les musiciens sont donc beaucoup plus sous pression, ce qu'ils n'apprécient pas tellement. Cela dit, c'est la musique qui est gagnante... Mon avantage, c'est qu'en tant que musicien j'ai déjà enregistré trois fois dans ces conditions. C'est donc avec un plaisir non feint que je leur déclare à chaque fois : "Si je l'ai fait, vous pouvez le faire...". Vous privilégiez donc la communication directe avec les musiciens... Oui, dès qu'un problème apparaît, j'envoie l'ingénieur du son dans la salle, il écoute, il discute avec les musiciens... Le fait d'enregistrer à chaque fois dans un lieu différent permet de ne pas prendre de mauvaises habitudes, de se remettre à chaque fois en question. Proposerez-vous également des enregistrements améliorés sur les nouveaux supports comme le MiniDisc ou la DCC ? En quoi avions-nous besoin de ces nouveaux supports ? Pourquoi sont-ils apparus ? Ils ne font pas appel à une meilleure technologie, mais à une technologie parallèle. Voici 10 ans, l'industrie du disque nous a dit "Jetez tous vos disques noirs, voici le CD, il est bien meilleur !". Nous avons (presque) tous obtempéré, et voilà que maintenant on nous dirait "Jetez tous vos CD, voici la DCC ou le MiniDisc ?". Si une technologie devient obsolète, on l'améliore,et si possible en gardant la compatibilité avec les supports existant. Il est tout à fait possible aujourd'hui de fabriquer des CD de plus grande capacité, de meilleure qualité, et de concevoir de nouveaux lecteurs qui pourraient lire aussi les anciens CD. Là, que font les maisons de disques (en plus, Sony et Philips ne sont même pas capables de se mettre d'accord entre elles, comme pour le CD justement) ? Elles nous disent "achetez mon nouveau support". C'est du mépris envers le consommateur : on voudrait qu'il rachète toute sa discothèque et ses lecteurs tous les dix ans, rien que pour faire la fortune de multinationales ? De plus, à la base, pour qui a été conçu le MiniDisc ? Pour les gosses qui courent, qui font du roller, afin qu'ils puissent écouter la musique dans leur casque sans interruption de son. Ce n'est même pas une bonne technologie, le son n'est pas bon, puisqu'on comprime les données. On va dans le mauvais sens ! D'ailleurs, les ventes de ces nouveaux supports ne décollent pas, ce qui est bien la preuve que les gens n'en ont pas besoin... Ces nouveaux supports n'auraient été conçus que pour augmenter les bénéfices de ses promoteurs, et non pour le plaisir du consommateur ? C'est évident. Le numérique a progressé à pas de géants depuis 1982, tous les secteurs s'y mettrent les uns après les autres, et le CD n'en a pas vraiment profité. Nous enregistrons en 20 bits, le CD n'en a que 16. Pourquoi ne pas concevoir un format à 20 bits, rééllement échantillonné à 88.2 kHz, par exemple, au lieu de ces supports complètement bâtards ? Philips et Sony daignent nous jeter leurs nouveaux supports en pâture, ils sont les rois, et nous devrions être leurs serfs, nous jeter sur leur DCC et leur MiniDisc. Je me répète : ce monde n'est pas fait pour les grandes idées, il est fait pour des innovations apparentes qui rapportent beaucoup d'argent. C'est bien dommage... Si un grand livre paraît, tout le monde s'en fiche : si un film stupide sort, avec une promo à la hauteur, il rapportera des millions de $. Et si en plus il comporte une chanson débile, alors le réalisateur a le monde à ses pieds. Tout est dans un simulacre de style,dans la surface des choses et pas dans la substance. A Chesky Records, nous sommes complètement rétrogrades, des dinosaures. Je crois à la qualité, et il s'avère que je suis suivi par un petit nombre d'amateurs dans le monde, qui m'encouragent et me permettent de vivre en accord avec mes idées. Alors tant mieux pour moi, et pour eux ! On me dit parfois "A quoi bon essayer de faire de meilleurs enregistrements, à quoi bon ces efforts incessants, vous n'en vendrez jamais des millions comme Madonna ?". Mais le label Chesky est très bien comme il est... Que pensez-vous des installations multicanaux, Home Theater et autres ? Il se trouve que notre méthode d'enregistrement, qui privilégie les relations de phase entre canaux, donne de bons résultats au décodage, alores qu'ils n'ont pas été conçus à proprement parler pour être compatibles. Des informations d'ambiance se retrouvent ainsi dans les canaux surround, ce qui est jugé très agréable à l'écoute. Comme avec tout nouveau système, on s'amuse, on fait passer des trains d'un HP à l'autre, on fait des enregistrements spectaculaires...ça passera ! Les CD Chesky Records sont-ils distribués partout dans le monde ? Oui. Nos meilleures ventes sont aux USA, en Allemagne, au Japon... et en Chine ! Curieusement, notre son plaît beaucoup là-bas, et les musiques doivent leur paraître très exotiques. Leur société, en pleine mutation, est basée sur l'excellence. Là où nous sommes complètement démotivés, eux ont une soif d'apprendre, de savoir, énorme. Ils rattrapent leur retard culturel à une vitesse étonnante... Pour votre plaisir personnel, qu'écoutez-vous ? Chez les compositeurs classiques : Messiaen, Stravinsky, Beethoven... J'aime beaucoup le jazz aussi, Jobim... Ca dépend de mon humeur, où je suis, ce que je fais ! Un autre producteur, Manfred Eicher, possède sa propre maison de disques, ECM, travaille souvent avec le même ingénieur, et se préoccupe de la qualité du son de ses disques. Il n'est cependant pas aussi radical que vous sur la technologie... Chacun son truc ! Lui préfère assembler des musiciens très différents, et enregistrer le fruit de ces rencontres, je trouve ça très bien. C'est sa philosophie, j'ai la mienne, elles sont différentes, certes, et après ? Les disques ECM sont réputés pour leur son, qui provient à la fois des musiciens et de l'enregistrement : les miens aussi. Son restaurant est différent du mien, mais on ne peut pas dire que l'un soit meilleur que l'autre...
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