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Louise toujours d'attaque
En 2001, le groupe se scindait en deux duos pour changer d'air. Mais, depuis, les quatre musiciens ont retrouvé le plaisir de jouer ensemble, et ont enrichi leur folk-rock musclé d'influences variées.
Attention, attention, maintenant on va jouer un morceau rapide ! » Il avait pourtant répété, Arnaud, le consciencieux violoniste du groupe. Epelé la phrase une bonne vingtaine de fois, noté studieusement la phonétique, testé l'accent auprès d'une interprète hilare mais complaisante. Rien n'y a fait. Quand ce fut son tour de présenter sur scène la chanson en question, il s'est piteusement emmêlé les diphtongues, ne parvenant à articuler qu'un vague bredouillis guttural. C'est que le hongrois, même Assimil vous le dira, ça n'est pas facile. Une langue d'origine finno-ougrienne, où « pardon » se dit « bocsànatot kérec », et « je t'aime » se susurre « szeretlek ». De quoi en perdre son latin, surtout pour un groupe de rock parigot. Mais cette traduction approximative n'a pas empêché Louise Attaque d'emporter le morceau, rapide ou pas, avec vivats et rappels à gogo. En compagnie de quelques autres artistes francophones (les Têtes Raides, Yann Tiersen, les Tambours du Bronx, Youssou N'Dour, Khaled...), Louise Attaque partageait, le 13 août, l'affiche du festival Sziget, une énorme kermesse musicalo-champêtre qui se déroule chaque été, depuis déjà plus de dix ans, à Budapest. Sur l'île d'Obuda, ancien terrain militaire planté au beau milieu du Danube, plus de quatre cent mille personnes s'ébattent pendant une semaine dans une ambiance de parc d'attractions, entre stands poulet-frites, espaces karaoké, saut à l'élastique, ciné en plein air, musiques mondiales et camping effréné. Un Woodstock magyar à deux heures de vol de Paris, qui attire chaque année plusieurs milliers de spectateurs français et européens. L'occasion idéale pour « les Louise », comme les surnomment les intimes, de peaufiner un retour plutôt attendu. Car, depuis quatre ans, Louise avait complètement changé de plan d'attaque. Scindé en deux orchestres, Tarmac d'un côté et Ali Dragon de l'autre, le quatuor transformé en double tandem avait décidé, en pleine gloire, de prendre des vacances musicales. Trop de pression, trop de tournées, trop de promiscuité, plus assez de liberté. Ras le bol. Comme l'affirme Gaëtan, le chanteur-guitariste-auteur, un grand gaillard noueux au sourire éternellement malicieux, « on ne regardait plus dans la même direction, on n'avait plus de dynamique créative. Il fallait arrêter le bolide en route ». Petit rappel historique. En avril 1997, un curieux combo électro-acoustique écume les salles de concert. Musicalement, ça sonne comme un mélange de Jacques Brel et de Noir Désir, une espèce de folk-rock aux accents rustiques, lardé d'un violon omniprésent et d'une voix aux inflexions écorchées et chuintantes, façon chanson réaliste. Ça raconte des histoires d'ennui bien parisien et d'amourettes pas artificielles, d'invitations évitées et de coeurs arrachés, de filles fatigantes et de brunes embrumées. Encore un orchestre de bistrot franchouillard, se gaussent les professionnels. Pourtant, le public, un auditoire plutôt jeune et franchement lassé de la chanson de variété et du rock FM, accroche. Sans l'aide des radios et des télés, le premier album, publié sur un label indépendant, s'écoule en quelques mois à plus de quatre cent mille exemplaires. En février 1999, le score dépasse les deux millions et demi et Louise Attaque obtient la Victoire de la musique du groupe de l'année. Enfoncés, Cabrel, Bruel, Goldman et autres rituels gros vendeurs de disques. Une bien belle histoire, presque un conte de fées. Qui débute dans les années 80 à Montargis, petite ville du Loiret surnommée la Venise du Gâtinais, où se croisent au lycée Gaëtan Roussel et Robin Feix, respectivement chanteur et bassiste. Emigrés à Paris, ils forment un groupe intitulé Caravage, avec l'aide d'un troisième musicien, le batteur Alexandre Margraff. Ils enregistrent une première cassette, en vendent huit exemplaires et demi et rencontrent, par petite annonce interposée, le violoniste Arnaud Samuel, musicien classique mais amateur de Hendrix et de Dylan. Louise Attaque est né. Un patronyme un peu saugrenu, qui se veut un hommage aux Violent Femmes, trio de punk-folk américain dont nos petits Frenchies se sont amourachés. C'est à son chanteur, le charismatique Gordon Gano, qu'ils demanderont de produire leur premier album, enregistré en quelques jours à Bruxelles. « Il a accepté tout de suite, raconte Alex, le batteur : mieux que ça, lui seul avait prédit un tel succès, alors que nous-mêmes on n'y croyait pas... » Au début de l'année 2000, les Louise triomphants se voient confrontés à la difficile étape du deuxième album. Qu'ils franchissent avec une sobriété déroutante : pochette noire reproduisant le fidèle logo du groupe - une petite fille griffonnée par le bassiste, Robin -, musique plus sombre et radicale. Le groupe refuse désormais la plupart des interviews, choisit ses concerts, en organise lui-même, bref, se la joue rebelle... Ce qui explique peut-être le relatif échec de ce deuxième opus, intitulé Comme on a dit, vendu à « seulement » huit cent mille exemplaires... la plupart des musiciens de chez nous se contenteraient volontiers de la moitié. « En fait, on l'aime bien, cet album, analyse aujourd'hui Gaëtan, mais c'est vrai qu'à l'époque on ne sentait plus cette magie créatrice qui nous animait jusqu'alors. On est arrivés en studio avec treize titres écrits, on est repartis avec treize titres enregistrés. C'était le signe qu'on manquait d'air, que quelque chose s'essoufflait... » Comme le chantent les Wampas, collègues de label et néanmoins amis, « si j'avais l'compte en banque de Louise Attaque, j'partirais en vacances au moins jusqu'à Pâques... ». Ben, justement, c'est ce qu'ils ont fait, les Louise, du tac au tac : Gaëtan et Arnaud avec Tarmac, expérience acoustique dépouillée, Alex et Robin avec Ali Dragon, projet plurimusical mélangeant électro, dub et hip-hop. « Quand on a décidé d'arrêter après cinq ans de vie commune, raconte Arnaud, on a appuyé sur la touche "pause", pas sur celle de "stop". On ne s'était pas donné de délai, comme un couple qui décide de faire un break, mais on est toujours restés en contact. » Les retrouvailles se sont déroulées fin 2003, dans une ferme de la Drôme. « Au départ, affirme Robin, le bassiste taciturne à la Rickenbaker virevoltante, on s'était dit qu'on allait juste essayer de réapprendre à être ensemble, pour voir. Et puis, quand on a branché les instruments, on a senti qu'il se passait à nouveau quelque chose. » « On a toujours été exigeants sur ce qu'on était capables de faire ensemble, renchérit Alex. Si ça n'avait pas collé, on aurait laissé tomber. » Au fil des improvisations se dessine peu à peu l'idée de refaire un disque, mais pas tout de suite... Enrichis par leurs escapades respectives, les quatre Louise à nouveau réunis élaborent au cours de l'année suivante une dizaine de titres et en confient la production à Mark Plati, un musicien américain connu, entre autres, pour sa participation à l'album Earthling, de David Bowie. Enregistré entre New York (Electric Ladyland, le studio de Hendrix) et Paris, le disque, intitulé A plus tard crocodile (clin d'oeil francophone à l'expression « see you later alligator », immortalisée dans les années 50 par le rocker Bill Haley), comportera finalement dix-huit plages. Ça oscille entre rock atmosphérique et folk-world lyrique, envolées orientales et digressions comico-binaires. Ça évoque Sean Penn et Robert Mitchum, Manhattan et Tokyo, hier et demain, avec, encore et toujours, les angoisses de l'amour : « Est-ce que tu m'aimes encore ? » interroge une des chansons, message anxieux adressé autant à une fille anonyme qu'aux fans du groupe. C'est toujours du Louise Attaque, du pur mais dur, comme fortifié, musclé, sans les éraillements un peu bricolos de l'orchestre de jadis ni les coquetteries vocales un tantinet agaçantes de Gaëtan : « C'est vrai, j'en faisais un peu trop dans l'expressionnisme, reconnaît le responsable, je pensais que c'était mon style. Désormais, je chante plus simplement et je me sens davantage moi-même. » Un avis partagé par les autres : « Quand on s'est séparés, on n'avait pas fini de s'assumer, analyse Arnaud. On sait mieux qui on est aujourd'hui, en tant que groupe mais aussi en tant qu'individus. » Les individus, parlons-en. Car outre les quatre musiciens, Louise Attaque, c'est aussi une petite communauté d'une dizaine de personnes, qui partage les joies et les aléas de la route. Il y a Tof, le régisseur, casquette noire sur un crâne rasé, l'ange gardien qui veille à tout, depuis les billets d'avion jusqu'aux tickets de repas, en passant par les horaires de balance et les heures de sommeil. Il y a Tipot, le « backliner » (traduisez celui qui s'occupe d'installer et de désinstaller le matériel), sorte de boucanier rock'n'roll qui s'enorgueillit de travailler aussi avec Willy DeVille, capable de bondir à l'improviste sur scène pour démêler un câble ou ramasser un micro. Il faudrait citer aussi Wilo et Laurent, les ingénieurs du son, Franck, le responsable des lumières, et Fifi, l'homme chargé de la maintenance des instruments. Enfin, Christine, la kiné, engagée surtout pour soulager les souffrances d'Alex le batteur, victime d'un mal de dos chronique qui l'empêche parfois de jouer deux soirs de suite. Entre blagues de collégiens et discussions techniques, tout ce petit monde se trimbale, de jour comme souvent de nuit, dans le même bus. Ensemble, depuis la reformation du groupe, ils ont déjà écumé l'Amérique latine, l'Inde et la Russie, pour des concerts tests dont on pourra retrouver des images sur un DVD accompagnant le nouvel album. Trois heures du matin, à Budapest. Le groupe vient de faire la fermeture arrosée du Kultiplex, un club situé dans la partie Buda de la ville (Pest, c'est de l'autre côté du Danube). Dans quelques heures, Louise, toujours d'attaque, grimpera sur la grande scène du Sziget Festival, entre les survivants des Wailers, l'ex-groupe de Bob Marley, et les Brand New Heavies, ancienne coqueluche de soul anglaise. Gaëtan, Arnaud, Alex, Robin et les autres se tailleront un franc succès devant un auditoire ravi de l'aubaine, d'où émergent quelques centaines de spectateurs français. Le lendemain, ils s'envoleront pour d'autres festivités plus familières, entre Strasbourg et Montpellier, avant d'entamer une tournée nationale dès le mois d'octobre. « On n'a jamais été aussi soudés, tant musicalement qu'humainement », dit Arnaud. « La seule chose qui nous fait avancer, ce sont les sentiments, renchérit Gaëtan. On n'est pas des militants. Tout ce qu'on peut proposer, c'est notre humanité. »
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